
Origines
Le jeu d'échecs nous est aujourd'hui familier. Mais
son histoire remonte à plus de 1 500 ans. Jeu de guerre dans un continent
indien déchiré par les luttes intestines, jeu de cour dans l'Occident médiéval,
jeu "moralisé" mettant en scène la place des différents métiers à la
fin du Moyen Âge, jeu "amoureux" suivant les méandres de l'amour
courtois, jeu de compétition à l'aube des Temps modernes… L’évolution du jeu
d’échecs, de ses pièces et de ses règles, témoigne des cultures qui l'ont
adopté. La civilisation islamique fixe le jeu et en assure la diffusion au XIIième siècle, le Moyen Âge chrétien transforme les pièces
et leur confère une dimension symbolique, la Renaissance modifie les règles et
en accélère la marche ; avec les Temps modernes s'ouvre l'ère de la
compétition. À toutes les époques, l’échiquier apparaît comme le théâtre du
monde et nous éclaire sur ses valeurs sociales.
Le "roi des jeux" serait-il le plus ancien
jeu intellectuel du monde ? Cette séduisante idée a donné lieu à bien des
hypothèses, quant à l'origine du jeu, jamais établie de façon certaine. Ainsi
en trouverait-on des prémices dans l'Inde védique, 2000 ans avant Jésus-Christ.
Le Bouddha lui-même aurait prêché contre la pratique du jeu le dimanche, 500
ans avant J.-C. ! Aujourd'hui, il est admis que les échecs ont bien fait
leur première apparition en Inde, mais autour du VIe
siècle de notre ère.
Un sage
nommé Sissa
Il
était une fois en Inde, un Brahmane avisé du nom de Sissa.
Vers 550 ap.
J.-C., ce sage conseiller du roi Balhit
inventa pour distraire son souverain un jeu magnifique, qu’il nomma Chaturanga.
Ce terme sanskrit signifie littéralement 4 membres », comme la
dénomination usuelle d’une armée de l’Inde ancienne, composée de 4 corps
distincts : Eléphants de combat, Chars de guerre, Cavalerie, Infanterie,
placés sous les ordres d’un monarque (Raja). Enthousiasmé, le roi lui aurait offert
comme récompense tout ce qu'il pourrait souhaiter. Sissa
aurait alors demandé de mettre un grain de blé sur la première case du plateau,
deux sur la deuxième, quatre sur la troisième et, ainsi de suite en doublant
chaque fois le nombre de grains jusqu'à la dernière case. Le roi aurait
accepté, trouvant la requête étonnament modeste,
jusqu'à ce que son comptable vienne lui dire que la somme demandée se montait à
2 puissance 64 grains moins 1, soit plus de 18 milliards de milliards de
grains…soit toute les moissons de la Terre pendant environ cinq mille
ans ! Dans la réalité, le jeu d'échecs est probablement quand même né en
Inde. Le jeu original "Chaturanga" se
jouait à quatre et en lançant des dés pour désigner la pièce à jouer. Le jeu
connut son véritable essor en passant à deux joueurs et en supprimant les dés.
Développements
Venu des pays d'Islam, le jeu d'échecs pénètre
en Occident aux environs de l'an mille par deux voies. La voie méditerranéenne
passe par l'Espagne et la Sicile vers la France et l'Italie : Palerme, Cordoue
ou Tolède sont des zones de contact entre la brillante civilisation islamique
et le monde chrétien. De fructueux échanges s'y développent avant que ne
commencent les croisades et la Reconquista. Les
croisés s'approprient le jeu, s'exerçant aux échecs devant le siège de
Jérusalem ou refusant de combattre pour livrer bataille autour de
l'échiquier ! Et c'est avec engouement qu'ils rapportent le jeu en France.
Le jeu proprement dit devient rapidement la distraction favorite de l’aristocratie
européenne : il n’existe pas de château en Europe où les fouilles
archéologiques n’aient révélé la présence du jeu. La raison de son immense
succès réside dans son adaptation aisée à la civilisation occidentale, tout
aussi militarisée que l’Orient. Il a suffi de substituer aux pièces trop orientalisantes des équivalents européens : l’éléphant
indien a laissé la place au fou, le quadrige à la tour, le shah – terme
qui a donné naissance au mot "échecs" – au roi et le conseiller du
roi (le vizir) à la reine qui, au Moyen Âge, jouissait d’une autonomie beaucoup
plus réduite qu’aujourd’hui.
Dans le courant du Moyen Âge, les aspects
proprement techniques du jeu d'échecs n'évoluent guère. Malgré un effort de
réflexion théorique certain, et malgré la compilation de traités et de recueils
de problèmes, les parties demeurent lentes et longues, les pièces ayant toutes
sur l'échiquier une valeur plus faible que de nos jours. La dimension
symbolique du jeu semble rester plus forte que sa dimension véritablement
ludique.
Scène
galante d’échecs (1840)
Les choses changent dans la seconde moitié du XVe siècle. En quelques décennies,
sous l'influence de théoriciens espagnols et italiens, se met en place le jeu
moderne, peu différent désormais (sinon tactiquement) de celui qui est le nôtre
aujourd'hui. Plusieurs pièces voient leur marche se modifier, notamment la
reine, qui au lieu de se déplacer d'une case en une case, peut désormais
traverser l'échiquier dans toutes les directions. Sa force devient considérable.
Le fou et la tour accroissent également la leur. Le jeu se transforme
profondément, les parties deviennent plus dynamiques, le nombre des pratiquants
augmente. À partir du XVIe
siècle, des compétitions sont organisées, de véritables joueurs professionnels
apparaissent, la littérature échiquéenne devient prolifique. Les Européens
peuvent enfin tenir tête aux champions musulmans.
Reflétant ces mutations, les pièces se
transforment également. Elles deviennent plus maniables, plus fines, plus
hautes, ce qui permet de diminuer la taille des échiquiers. Si les règles ne
changent plus, le jeu continue d'évoluer tactiquement. Au début du XVIIIe siècle, les joueurs ne pensent
qu'à gagner par échec et mat ; les parties sont alors très agressives et
passionnantes. C'est en vainquant le champion de l'époque devant Louis XV à
Versailles que Philidor (1726-1795) – alors âgé de 10 ans ! – entre dans
l'histoire des échecs. Son Analyse des échecs révolutionne le
déroulement tactique des parties : les pions acquièrent sur l'échiquier
une importance stratégique considérable. Pour le champion français, "les
pions sont l'âme de ce jeu".
Vers 1740, le café de la Régence à Paris est le
théâtre des plus belles parties d'échecs où Philidor croise Diderot. Pendant la
Révolution, Robespierre ou Camille Desmoulins viennent y jouer. L'activité
échiquéenne du café de la Régence ne s'arrêtera que vers 1920.
Au
début du XIXe siècle, l'univers des
échecs est structuré, doté de ses écoles et de ses champions auxquels sont
dédiés traités, chroniques et revues. L'ère de la compétition s'ouvre en 1851
avec un premier tournoi international organisé à Londres. Souvent bien dotés,
ces tournois confrontent les champions américains, comme Paul Morphy (1837-1884), aux meilleurs Européens. Les maîtres
gagnent encore en prestige et font la une des quotidiens.
Le premier championnat du monde officiel est organisé en 1886 aux États-Unis.
L'Autrichien Wilhlem Steinitz (1836-1900) est sacré
champion du monde.
En 1894, il cède son titre à l'Allemand Emmanuel Lasker (1868-1941) qui le conservera vingt-sept ans.
Wilhlem Steinitz

En 1924 est créée la
Fédération internationale des échecs (FIDE) qui organise désormais un
"tournoi officiel des Nations" et décerne le prestigieux titre de
"champion du monde des échecs". Le jeu devient politique : le
champion représente son pays dont il incarne les valeurs. Cette nouvelle
symbolique des échecs culmine dans l'affrontement des deux blocs pendant la
guerre froide. Le jeu recouvre sa première vocation guerrière. En 1972,
l'Américain Robert Fischer (1943-) tombe le Soviétique Boris Spassky (1937-)
après un match surmédiatisé où tous les coups furent permis. Trois ans plus
tard, le jeune Soviétique Anatoly Karpov (1951-), âgé de vingt-trois ans, est
sacré champion du monde, titre qu'il cédera à son compatriote Garry Kasparov
(1963-) en 1985. Les Russes tiennent ferme le sceptre des échecs.
En 1993, Kasparov fonde la Professional Chess
Association, conduisant à deux championnats et reléguant ainsi le titre de
champion du monde de la FIDE à un statut "officiel". Dans l'attente
d'une hypothétique réunification des couronnes mondiales, Kasparov reste le n°1
mondial au classement Elo, bien qu'il ait perdu son
titre face à son compatriote Kramnik en 2000 à Londres.

Café de la régence vers 1870